Assise 2026 : pour une « paix désarmée et désarmante »

Quarante ans après la rencontre historique voulue et réalisée par Jean-Paul II, Assise a de nouveau rassemblé, du 25 au 27 octobre 2026, des responsables religieux du monde entier. Dans la cité de saint François, la Communauté de Sant’Egidio a fait vivre, avec une remarquable force et une organisation exemplaire, cet Esprit d’Assise qui continue de porter une conviction essentielle : face à la guerre, la prière et le dialogue ouvrent un autre chemin.

Grégoire Charmois, vice-président de Religions pour la Paix France, et Raïssa Charmois, secrétaire générale du Collectif interreligieux multilatéral pour la paix (CIMP), groupe affilié, représentaient Religions pour la Paix – France à cette rencontre internationale intitulée « Paix désarmée et désarmante ».

Le 27 octobre, un nouvel Appel à la paix lancé depuis Assise

« Aucune guerre n’est sainte. Jamais la guerre ne peut être faite au nom de Dieu ! Oui, seule la paix est sainte. »

Ces paroles fortes, proclamées le 27 octobre 2026 dans la basilique inférieure de Saint-François d’Assise, constituent le cœur de l’Appel à la paix lancé par les responsables religieux du monde entier réunis dans la cité du Poverello, le pauvre d’Assise.

Quarante ans jour pour jour après la rencontre historique du 27 octobre 1986, voulue par le pape Jean-Paul II, des représentants des grandes traditions religieuses ont renouvelé ensemble leur refus de la guerre et leur engagement en faveur d’une paix véritable.

Après les prières pour la paix, célébrées séparément par les différentes traditions religieuses  (cf. video de l’ANSA) — selon la formule de 1986, « être ensemble pour prier, et non prier ensemble » —, tous se sont retrouvés pour une cérémonie commune. La diversité des vêtements, de la pourpre cardinalice aux soutanes des évêques orthodoxes, des robes pastorales aux châles de prière juifs, des tenues des représentants musulmans aux robes safranées et aux kesa des moines bouddhistes, sans oublier les turbans sikhs, donnait à voir une même réalité : des femmes et des hommes de foi, de traditions différentes, capables de se tenir côte à côte et de porter une responsabilité commune pour l’avenir de l’humanité. À leur tour, les dignitaires religieux sont venus allumer les candélabres de la paix, symbole vivant de cet « Esprit d’Assise ».

L’Appel d’Assise 2026 refuse la fatalité de la guerre : « Assez avec les guerres ! Assez avec la culture de guerre, choisissons la créativité du dialogue et l’audace de la paix, pour guérir le monde de la maladie de la guerre et diminuer les conflits sociaux. Sollicitons à renoncer au culte de la force et à la pédagogie de la peur et du sang, qui font disparaître la ligne de démarcation entre le bien et le mal : l’esprit d’humanité finit par être anesthésié et la culture de mort domine. – Il est l’heure de rétablir la paix. »

Il rappelle surtout que la paix n’est pas seulement une affaire de gouvernements ou de diplomates. Elle est une responsabilité universelle, qui concerne les peuples, les croyants et toutes les personnes de bonne volonté.

Lire l’intégralité de l’Appel à la paix du 27 octobre 2026, en français

Quarante ans après 1986, l’Esprit d’Assise demeure vivant

En 1986, dans un monde divisé par la guerre froide et menacé par l’affrontement nucléaire, Jean-Paul II avait posé un geste audacieux, presque révolutionnaire : inviter à Assise les responsables des grandes religions du monde pour une journée de prière et de rencontre consacrée à la paix.

Il ne s’agissait pas de créer une religion commune, ni de gommer les différences théologiques ou spirituelles. Chacun était invité à prier selon sa tradition, tandis que tous témoignaient ensemble de leur commune aspiration à la paix.

Ainsi naissait ce que l’on appelle depuis lors l’Esprit d’Assise : la conviction que les religions, sans renoncer à leur identité, peuvent se rencontrer, se connaître et agir ensemble pour la fraternité humaine.

La Communauté de Sant’Egidio, fondée par Andrea Riccardi en 1968, a su recueillir cet héritage et lui donner une remarquable fécondité. Depuis 1987, elle organise chaque année de grandes rencontres internationales de prière et de dialogue, prolongeant cette intuition prophétique bien au-delà de la seule commémoration historique.

Selon les chiffres annoncés par Sant’Egidio, la rencontre a réuni 384 personnalités religieuses venues de 53 pays, ainsi que 155 intervenants dans 24 forums thématiques, devant plusieurs milliers de participants attendus.

Ce rassemblement exceptionnel, magnifiquement organisé par la Communauté de Sant’Egidio, a témoigné de la vitalité d’un mouvement international qui ne se résigne ni aux divisions ni à la violence. Au-delà de la diversité des vêtements religieux, des langues et des traditions, c’est une même volonté de rencontre qui s’est exprimée.

Dans cette ville indissociable de saint François, dont l’année 2026 marque le huitième centenaire de la mort, l’Esprit d’Assise apparaît ainsi non comme le souvenir d’une journée exceptionnelle, mais comme une démarche toujours actuelle.

25 octobre : remettre la paix à l’horizon du monde

L’assemblée inaugurale du 25 octobre, organisée à Bastia Umbra, a donné le ton de ces trois journées.

Dans une intervention particulièrement forte, Andrea Riccardi, fondateur de la Communauté de Sant’Egidio, a formulé un diagnostic préoccupant : alors qu’en 1986 la paix demeurait au centre des préoccupations politiques, elle semble désormais avoir disparu de l’horizon des sociétés, au point que la guerre tend à être présentée comme une dimension inévitable de l’histoire humaine.

Cette analyse rejoint un sentiment largement partagé : la banalisation de la guerre constitue aujourd’hui un péril au moins aussi grave que les conflits eux-mêmes. Lorsque l’on cesse d’imaginer la paix, on cesse progressivement de la rechercher.

Il a justifié le choix de l’appellation de cette rencontre « paix désarmée et désarmante » (reprenant ces mots du pape Léon XIV). « Les hommes et les femmes des diverses religions, n’ont pas à leur disposition de grandes sommes d’argent, ni la force des armes. Ils sont désarmés. Spécialement devant les « nouvelles puissances » de ce monde, devant le pouvoir de la technologie et le recours à la coercition.  Être désarmés ne veut pas dire succomber à la domination de la violence et au pouvoir de la haine et des conflits. « La vie religieuse se revêt d’une force puissante de transformation du monde », sont les mots d’un grand intellectuel juif du XXème siècle sur la spiritualité. Un Père de l’Église d’Orient, Jean Chrysostome affirme : le croyant « ne fera de réelles conquêtes que par la force de l’Esprit qui lui est propre : la force de l’amour». Pietro Rossano, un homme érudit, qui a cheminé avec nous dès le début, parlait de la religion comme d’une « force faible », étrangère au pouvoir ou à l’argent, en même temps dotée de la « force de l’esprit qui peut la rendre forte, invincible et enfin victorieuse ». La victoire de cette force faible ne peut être que la paix ! C’est une force désarmante avec les armes des croyants : leurs mains élevées dans la prière, tendus vers le dialogue. Les paroles, le dialogue et la prière. »

Andrea Riccardi a ainsi rappelé l’urgence de passer d’une époque dominée par les logiques d’affrontement à un temps où le dialogue redevienne le fondement des relations humaines et internationales.

Lire le discours d’Andrea Riccardi

L’intervention particulièrement incisive du politologue Olivier Roy a également marqué cette assemblée inaugurale. Dressant le constat de l’affaiblissement des institutions internationales et de l’échec d’une « paix armée », il a souligné combien la paix semble avoir disparu comme projet politique : « Il y a un vide de la parole sur la paix. Il y a un vide de la volonté de faire la paix. » Face à ce renoncement, les religions ont, selon lui, une responsabilité historique : devenir un contrepoids moral à la violence, à la guerre et au cynisme politique, à condition de préserver leur indépendance à l’égard des États. Sans renoncer à leurs convictions propres, elles doivent dépasser leurs différences dogmatiques pour défendre ensemble la dignité humaine et rassembler croyants et non-croyants dans une « coalition de gens de bonne volonté ». Olivier Roy invite ainsi à reconnaître et soutenir tous ces artisans de paix, souvent anonymes, qui résistent quotidiennement à la violence. Une parole forte, qui rappelle que les religions peuvent devenir une véritable force de résistance éthique face à la banalisation de la guerre.

Lire le discours d’Olivier Roy

Le cardinal Matteo Zuppi, archevêque de Bologne et président de la Conférence épiscopale italienne, a lui aussi livré une intervention particulièrement forte, rappelant la responsabilité des religions face à la banalisation de la guerre et à la course aux armements. Pour lui, la prière « est une rébellion contre la guerre, contre sa logique, contre ses nombreuses complicités ». Il a rappelé avec force que « jamais le nom de Dieu ne peut bénir la guerre ». Dénonçant cette culture de la puissance qui fait de l’autre un ennemi et alimente la spirale du réarmement, il a invité les croyants à ne jamais rester neutres devant la souffrance des victimes et à choisir résolument, à l’exemple de saint François, une paix désarmée et désarmante, capable de briser la logique de la violence par le dialogue et la fraternité.

Lire le discours de Matteo Zuppi

Le grand rabbin de France, Haïm Korsia, a apporté une contribution tout aussi essentielle en soulignant qu’une paix durable ne saurait se réduire au silence des armes. Elle exige la justice, la protection des innocents, la confiance et la reconnaissance de la dignité de chacun.

Il a rappelé que le dialogue ne signifie ni naïveté ni abandon de ses convictions. Il doit permettre de transformer l’affrontement en rencontre, sans confondre réconciliation et oubli, ni pardon et impunité.

Il a notamment affirmé avec force :

« La paix n’est pas seulement ce que nous espérons pour demain. Elle est ce que nous décidons de faire aujourd’hui. »

Lire le discours de Haïm Korsia

Nasaruddin Umar, ministre des Affaires religieuses d’Indonésie et grand imam de la grande mosquée Istiqlal de Jakarta, a appelé les religions à dépasser les déclarations d’intention pour traduire le dialogue interreligieux en actions concrètes au service de l’humanité. « La véritable paix commence lorsque nous désarmons notre cœur », a-t-il affirmé, rappelant que le désarmement ne concerne pas seulement les armes, mais aussi l’orgueil, la colère et les préjugés qui dressent les hommes les uns contre les autres. Évoquant la Déclaration d’Istiqlal signée en 2024 avec le pape François à Jakarta, il a invité les communautés religieuses à faire de leurs lieux de culte des espaces de solidarité, de fraternité et de protection de l’environnement. Pour lui, la paix entre les hommes est indissociable de la paix avec la création. Une invitation forte à faire de nos traditions spirituelles non seulement des lieux de prière, mais aussi des forces vivantes de transformation de nos sociétés.

Le représentant du bouddhisme japonais Tendai, Gijun Sugitani, a rappelé combien l’Esprit d’Assise avait rayonné bien au-delà de l’Europe. Dès son retour au Japon, après la rencontre historique de 1986, le vénérable Etai Yamada avait souhaité y faire souffler cet Esprit d’Assise, donnant naissance, dès 1987, à un rassemblement annuel de prière pour la paix sur le mont sacré Hiei, réunissant chaque 4 août des responsables de différentes traditions religieuses. Quarante ans plus tard, cette initiative se poursuit, témoignant de la fécondité du dialogue interreligieux et de la force des liens tissés entre les continents. « L’Esprit d’Assise et l’esprit du mont Hiei continuent de souffler en direction de la paix. Et nous avons aujourd’hui plus que jamais besoin de ces esprits », a souligné Gijun Sugitani, appelant à une véritable « mondialisation de la paix ».

La diversité des personnalités ainsi que les témoignages venus notamment du Soudan et d’Asie ont donné à cette assemblée une dimension véritablement universelle. Loin d’un discours religieux abstrait, ce sont les blessures des peuples, les souffrances des victimes et l’urgence de l’action qui ont été placées au centre des échanges.

26 octobre : la prière et le dialogue, deux piliers indissociables de la paix

Les journées du 26 et du 27 octobre ont été consacrées à 24 forums abordant des questions aussi diverses que les conflits internationaux, le désarmement nucléaire, les migrations, la pauvreté, l’avenir de la démocratie, les relations entre religions et les nouveaux défis de l’intelligence artificielle.

Cette diversité témoigne d’une conviction fondamentale : la paix ne se limite pas à l’absence de guerre. Elle suppose une attention à toutes les dimensions de la vie humaine, à la justice, à la solidarité et à la sauvegarde de notre maison commune.

Le 26 octobre, notre participation au forum « Prière et dialogue : l’héritage d’Assise », réunissant notamment le cardinal George Jacob Koovakad, préfet du Dicastère pour le dialogue interreligieux, le rabbin David Rosen, le grand imam Nasaruddin Umar, ainsi que des représentants bouddhistes et de Sant’Egidio, nous a permis d’approfondir ce qui constitue sans doute l’originalité la plus profonde de l’Esprit d’Assise.

La prière et le dialogue ne sont pas deux démarches concurrentes. Elles constituent les deux piliers d’une même recherche de paix.

La prière, d’abord, inscrit la paix dans une profondeur spirituelle. Pour les croyants, elle signifie que la paix n’est pas seulement le résultat de rapports de force ou d’équilibres diplomatiques. Elle engage une conversion intérieure, une capacité à reconnaître dans l’autre un être humain dont la vie et la dignité ont une valeur irréductible.

Mais la prière n’est pas une fuite devant les responsabilités du monde. Elle peut au contraire devenir une source d’engagement, une résistance à la haine, à la peur et à l’indifférence.

Le dialogue, ensuite, donne à cette aspiration spirituelle une traduction concrète. Dialoguer signifie accepter de rencontrer celui qui est différent, écouter son histoire, reconnaître ses blessures, chercher les chemins d’une coexistence respectueuse et construire une confiance réciproque.

Le dialogue interreligieux ne consiste pas à rechercher le plus petit dénominateur commun entre les traditions. Il permet à chacun, enraciné dans sa propre foi ou ses convictions, de découvrir dans la rencontre avec l’autre une responsabilité partagée.

L’une des grandes intuitions d’Assise est précisément de montrer que la fidélité à sa propre tradition et l’ouverture à autrui ne sont pas contradictoires.

Le forum « Le monde se reconstruit ensemble », auquel nous avons également assisté le 26 octobre, a donné à cette réflexion une portée particulièrement concrète. Présidé par Mgr Ambrogio Spreafico, il réunissait des responsables musulmans, juifs, bouddhistes et chrétiens autour d’une conviction commune : les fractures de notre monde ne pourront être réparées par des communautés agissant isolément.

Le théologien musulman belge Khalid Benhaddou a particulièrement marqué les échanges en rappelant que « la paix commence lorsque nous reconnaissons que la vie des autres est liée à la nôtre ». Quarante ans après Assise 1986, il estime que les responsables religieux doivent franchir une nouvelle étape : il ne suffit plus d’être ensemble pour prier pour la paix, il faut également avoir le courage d’agir ensemble lorsque la paix et la justice sont menacées, y compris lorsque cela implique de dénoncer les injustices commises par sa propre communauté ou de s’opposer aux puissants. « Un monde brisé ne peut être réparé par de belles paroles seulement », a-t-il affirmé avec force, soulignant que la véritable paix exige une responsabilité concrète et la volonté de reconstruire un avenir partagé.

Lire le discours de Khalid Benhaddou

L’archevêque indien Mgr Felix Anthony Machado a, de son côté, livré une analyse lucide du rôle parfois ambigu des religions, trop souvent instrumentalisées pour justifier la violence et les conflits. Il a appelé les responsables religieux à dépasser les divisions pour devenir des artisans de réconciliation :

« Le dialogue concret entre les communautés religieuses s’impose comme une nécessité si nous voulons véritablement œuvrer pour la paix et la réconciliation. »

Lire le discours de Felix Anthony Machado

Les témoignages des représentants irakiens, Jawad Al-Khoei, secrétaire général de l’Institut Al-Khoei et Abdulwahhab Ahmed Al-Taha Al-Sammaraee, porte-parole du Conseil de jurisprudence islamique des grands oulémas, ont notamment illustré cette exigence à travers des initiatives de dialogue entre communautés, de lutte contre les discours de haine et de formation à la tolérance.

Le rabbin Shmuel Aharon Brodman, évoquant la vision du prophète Isaïe d’une « maison de prière pour tous les peuples », a quant à lui insisté sur la force de la coopération et des gestes quotidiens de fraternité.

Mgr Laurent Ulrich, archevêque de Paris, a rappelé, lors de ce forum, l’appel adressé par le Christ à saint François : « Va et répare ma maison. » Un appel qui résonne aujourd’hui face aux fractures de notre monde. « On ne répare pas le monde ensemble, on n’édifie rien de bon sans se concerter, sans se coordonner », a-t-il souligné. Évoquant plusieurs initiatives concrètes de solidarité, il a insisté sur la nécessité de faire du dialogue et de la coopération entre les religions une force de reconstruction de la fraternité humaine.

Lire le discours de Laurent Ulrich

Ces interventions ont rappelé avec force que le dialogue interreligieux ne peut se limiter aux rencontres et aux déclarations d’intention : il doit devenir une véritable culture de l’action commune, capable de reconstruire la confiance, de réparer les blessures et de faire des religions des forces vivantes de paix et de réconciliation.

27 octobre : transmettre l’Esprit d’Assise aux nouvelles générations

Le matin du 27 octobre, exactement quarante ans après la rencontre historique de Jean-Paul II, le forum « 1986-2026 : l’actualité de l’Esprit d’Assise », auquel nous avons participé, a constitué l’un des moments particulièrement significatifs. Sous la présidence de Jean-Dominique Durand, historien et président de l’Amitié judéo-chrétienne de France, il a réuni des représentants des traditions chrétienne, juive, musulmane et bouddhiste autour d’une question essentielle : quarante ans après, qu’avons-nous fait de l’Esprit d’Assise ?

Jean-Dominique Durand a rappelé l’intuition prophétique de Jean-Paul II, convaincu que les religions pouvaient devenir des forces de paix plutôt que d’être instrumentalisées au service des conflits. La rencontre de 1986 ne fut pas une initiative isolée. Elle prolongeait une démarche profonde d’ouverture et de rencontre, inspirée notamment par l’exemple de saint François allant dialoguer avec le sultan Malik al-Kâmil en 1219. Il a toutefois posé une question exigeante : l’Esprit d’Assise a-t-il réellement permis d’empêcher les guerres ? Si les conflits n’ont pas disparu, cet esprit a néanmoins contribué à faire naître une nouvelle conscience de la responsabilité des religions. « L’Esprit d’Assise est une force humble mais déterminée », a-t-il souligné, rappelant notamment le rôle de Sant’Egidio dans les processus de paix et de réconciliation, particulièrement au Mozambique.

Lire le discours de Jean-Dominique Durand

Alberto Quattrucci, de la Communauté de Sant’Egidio, a apporté un précieux témoignage sur la genèse de la rencontre de 1986, à laquelle il avait contribué. Il a rappelé comment Jean-Paul II avait souhaité faire de cette journée un geste visible de fraternité entre les religions, puis comment cette intuition s’était prolongée dès 1987 au Japon, sur le mont Hiei. Pour lui, l’Esprit d’Assise repose sur « deux piliers fondamentaux : la prière et le dialogue », qui donnent aux religions la possibilité d’agir sur le cours de l’histoire.

Lire le discours d’Alberto Quattrucci

Le témoignage particulièrement émouvant du moine bouddhiste japonais Shoten Minegishi, qui avait personnellement participé à la rencontre de 1986, a donné à ce forum une dimension exceptionnelle. Évoquant ses quarante années d’amitié avec Sant’Egidio, il a rappelé que le véritable dialogue consiste à « ouvrir le cœur et faire un pas vers l’autre ». Il a aussi témoigné de son admiration pour une communauté chrétienne dont les membres vivent concrètement leur foi à travers le service des pauvres. Malgré les guerres qui continuent de déchirer le monde, il a affirmé que c’est précisément parce que la paix n’est pas encore advenue qu’il faut persévérer dans la prière et le dialogue.

Lire le discours de Shoten Minegishi

Le grand rabbin de Vienne, Jaron Engelmayer, a quant à lui souligné combien le dialogue interreligieux exige une reconnaissance authentique de l’autre. Évoquant le tournant historique de la déclaration Nostra Ætate du concile Vatican II, qui a profondément renouvelé les relations judéo-chrétiennes, il a rappelé l’importance d’un « échange sincère d’égal à égal ». Pour lui, le respect des différences, la liberté religieuse et le refus de toute instrumentalisation politique des religions sont des conditions essentielles d’une coexistence pacifique.

Lire le discours de Jaron Engelmayer

Le grand imam de Lahore, au Pakistan, Muhammad Abdul Khabir Azad, a insisté sur la complémentarité de la prière et du dialogue, capables de faire reculer la peur, les préjugés et la haine. Il a appelé à dépasser les seules rencontres entre responsables religieux : « Le dialogue interreligieux ne doit pas rester confiné aux conférences », mais rejoindre les écoles, les communautés et la vie quotidienne des populations. Une invitation à faire de l’Esprit d’Assise une réalité vécue au plus près des sociétés.

Lire le discours de Muhammad Abdul Khabir Azad

Tonio Dell’Olio, président de l’Institut diocésain Esprit d’Assise, a apporté un regard particulièrement lucide sur les acquis et les limites de ces quarante années. Si les rencontres ont permis de tisser des amitiés et des réseaux de confiance, le dialogue doit désormais pénétrer davantage la vie des communautés et ne pas craindre d’aborder les questions difficiles : discriminations, liberté religieuse, violences et instrumentalisation de la foi. « Le dialogue ne signe pas à lui seul les traités », a-t-il rappelé, mais il peut contribuer à désamorcer les mécanismes de haine qui rendent les guerres possibles. Il a également plaidé pour que les femmes et les jeunes deviennent pleinement acteurs de cette culture de paix.

Lire le discours de Tonio Dell’Olio

Enfin, le cardinal Giorgio Marengo, préfet apostolique d’Oulan-Bator en Mongolie, a illustré la fécondité de l’Esprit d’Assise par son expérience du dialogue avec les responsables bouddhistes mongols. Dans un pays où plusieurs traditions religieuses coexistent, il a montré que leurs différences ne constituent pas nécessairement une menace, mais peuvent devenir une ressource pour l’harmonie de la société. L’amitié entre responsables religieux, la connaissance réciproque et les initiatives communes contribuent ainsi concrètement au bien commun.

Lire le discours de Giorgio Marengo

Ces témoignages ont montré que l’Esprit d’Assise n’est ni une simple commémoration ni une utopie spirituelle. Depuis quarante ans, il a suscité des rencontres, des amitiés durables, des initiatives de solidarité et des démarches de réconciliation sur plusieurs continents.

Le défi est désormais celui de la transmission. Comment faire en sorte que les jeunes générations ne considèrent pas la guerre, le rejet de l’autre ou la polarisation des sociétés comme une fatalité ?

Comment transmettre une véritable pédagogie de la paix, depuis les communautés religieuses jusqu’aux écoles, aux associations, aux institutions et aux espaces numériques ?

Ces questions ne concernent pas seulement les responsables religieux. Elles s’adressent à l’ensemble de nos sociétés.

Une cérémonie finale empreinte de gravité et d’espérance

La cérémonie du 27 octobre a donné à ces réflexions toute leur dimension spirituelle et symbolique.

Après les prières célébrées par les différentes traditions religieuses, le rassemblement final a uni les participants dans un même hommage aux victimes des guerres et une commune détermination à construire la paix.

Le pape Léon XIV, qui s’est adressé à l’assemblée par un message vidéo, a lui aussi insisté sur la responsabilité des croyants :

« Nous devons reconstruire la paix partout, et non préparer d’autres guerres ! »

Il a rappelé que la prière et le dialogue constituent le chemin engagé à Assise, un chemin qui doit continuer à transformer les relations entre les personnes, les communautés et les peuples.

Lire le message du pape Léon XIV

Le témoignage de Koko Kondo, survivante du bombardement atomique d’Hiroshima, a également rappelé la terrible réalité de la guerre et la responsabilité particulière des générations actuelles envers celles qui viendront.

Enfin, Marco Impagliazzo, président de la Communauté de Sant’Egidio, a rappelé ce qui constitue sans doute l’un des fruits les plus précieux de ces quarante années : les liens d’amitié et de confiance patiemment tissés entre des hommes et des femmes de traditions, de cultures et de pays différents.

Il a résumé cette expérience en une formule saisissante :

« L’esprit d’Assise est dialogue, même en temps de guerre ; amitié même en temps de choc des civilisations. »

Lire l’intervention de Marco Impagliazzo

La proclamation de l’Appel à la paix, sa remise symbolique aux enfants et l’allumage des chandeliers de paix ont donné à cette cérémonie une dimension particulièrement émouvante, tandis que les milliers de participants brandissaient des pancartes où était inscrit le mot « Paix » en toutes les langues.

La paix ne doit pas seulement être espérée pour aujourd’hui. Elle constitue un héritage et une responsabilité à transmettre.

Religions pour la Paix – France : faire vivre l’Esprit d’Assise dans nos engagements

La participation de Religions pour la Paix – France à cette rencontre internationale prend tout son sens au regard de notre vocation et de notre engagement. Nous avons rencontré des artisans de paix et cela nous aide à poursuivre cette urgence de la paix, partout dans nos Groupes régionaux, partout en France.

L’Esprit d’Assise rejoint profondément les convictions qui animent le mouvement Religions pour la Paix: les traditions religieuses ont une responsabilité particulière pour prévenir les conflits, combattre les discriminations, promouvoir la justice et développer des relations fraternelles entre les peuples.

La diversité de nos traditions n’est pas un obstacle à l’action commune. Elle peut devenir une richesse lorsque nous apprenons à nous écouter et à agir ensemble, dans le respect de nos identités.

L’enjeu est aujourd’hui de passer toujours davantage du dialogue à la coopération, de la rencontre à l’engagement, de l’affirmation de principes à des réalisations concrètes.

En France aussi, dans un contexte traversé par des tensions identitaires, des crispations communautaires et des discours de rejet, les rencontres interreligieuses peuvent contribuer à faire émerger une autre parole.

Il ne s’agit pas de nier les désaccords, ni les conflits qui traversent le monde. Il s’agit de refuser qu’ils conduisent inévitablement à l’hostilité et à la rupture.

C’est dans cette perspective que s’inscrit notre démarche du « Souffle prophétique de la Paix », portée par Religions pour la Paix – France à l’occasion de ses 40 ans (l’association ayant été créée en juin 1986, quelques mois avant la rencontre historique d’Assise) : faire entendre une parole libre, fraternelle et exigeante, capable de rappeler que la paix demeure possible et qu’elle requiert l’engagement de tous, notamment au travers des actions de tous nos Groupes régionaux affiliés.

La rencontre d’Assise nous invite à poursuivre et à amplifier cette dynamique, en associant davantage les communautés religieuses, les jeunes générations, les acteurs associatifs et les personnes de bonne volonté.

Assise n’est pas un souvenir : c’est un appel

Au terme de ces trois journées, une conviction s’impose : l’Esprit d’Assise n’appartient pas seulement à l’histoire. Il appartient à l’avenir.

Il serait facile, face à la multiplication des conflits, de céder au découragement, de considérer que la paix n’est plus qu’un idéal inaccessible ou que les religions sont condamnées à être instrumentalisées par les affrontements du monde.

Assise témoigne du contraire.

Pendant trois jours, des femmes et des hommes venus de continents, de religions et de cultures différents ont montré qu’il est possible de se rencontrer sans se confondre, de dialoguer sans renoncer à ses convictions, de prier sans exclure et d’agir sans attendre que tous les désaccords soient résolus.

Dans la cité de saint François, huit siècles après sa mort et quarante ans après l’intuition prophétique de Jean-Paul II, cette espérance a trouvé une nouvelle expression.

Une paix désarmée n’est pas une paix impuissante. C’est une paix qui refuse de faire de la violence son langage.

Une paix désarmante n’est pas une paix naïve. C’est une paix dont la force morale, spirituelle et fraternelle peut faire tomber les murs de la peur, des préjugés et de la haine.

La Communauté de Sant’Egidio a une nouvelle fois donné, avec une remarquable générosité et une organisation d’une grande qualité, une réalité concrète à cette conviction.

Il nous revient désormais, chacun dans nos traditions et dans nos engagements, de prolonger ce qui a été vécu à Assise.

Car l’Esprit d’Assise ne peut demeurer enfermé dans la beauté d’une rencontre ou dans la force d’un appel. Il doit se traduire en actes, dans nos villes, nos communautés, nos associations et jusque dans nos relations les plus quotidiennes.

La paix ne peut plus attendre. Elle est une responsabilité, un choix, un chemin à construire ensemble.

Et c’est peut-être là le message le plus profond d’Assise 2026 : au moment où la guerre semble vouloir imposer sa loi, les religions peuvent, ensemble, contribuer à redonner un horizon de paix à l’humanité, « une paix désarmée et désarmante ».

Grégoire Charmois
vice-président de Religions pour la Paix France
Assise, 25-27 octobre 2026

Lien Permanent pour cet article : https://www.religionspourlapaix.org/2026/11/01/assise-2026-pour-une-paix-desarmee-et-desarmante/