Publié le Nov 17, 2008 - 01:04 AM
Dialogue interreligieuxL’HOMME N’EST PAS NÉ LIBRE IL EST NÉ POUR SE LIBÉRER


« l ‘Homme n’est pas né libre, il est né pour se libérer ! » Cette phrase est attribuée au fondateur du sikhisme : Gourou Nanak. C’est sans doute celle qui est restée la plus célèbre dans tout le sous-continent indien et en tout cas celle qui résume le mieux à mes yeux son héritage.

Je me suis révélé comme Sikh au fil d’une relation traditionnelle de maître à disciple entretenue pendant de longues années avec un représentant de cette tradition. Le mot sikh signifie d’ailleurs disciple. Un ou une disciple est quelqu’un qui, avant tout, est capable de reconnaître un maître : « Les êtres humains aiment Dieu ; un maître est aimé par Dieu. Cela fait une différence ! » Mais tout disciple qui ne dépasse pas son maître, le meurtrit.

Des Brahm Gyani, littéralement « qui ont la connaissance de Dieu », où plus exactement de ce que nous concevons comme Dieu, sont envoyés au monde pour aider l’humanité par un Hukam, décret divin. Le sikhisme, chemin universel et témoignage vivant de l’unicité de la voie spirituelle, reconnaît tous ces envoyés. Mais dans le sikhisme, aucun être humain n’a de préséance sur un autre. L’Ego ne peut présider ni directement ni indirectement. Le sikhisme est par conséquent une Voie très ardue pour la grande majorité des gens. Car on ne peut pas simplement l’adopter comme un ensemble de croyances, on doit le vivre.

Adolescent, j’étais persuadé que la liberté, c’était n’avoir ni Dieu ni maître. En fin de compte, j’ai rencontré un homme que j’ai accepté comme mon maître spirituel, connu sous le surnom de Yogi BHAJAN (1929-2004), et une fois que ce dernier m’eût conduit face à une expérience sur laquelle je ne pus mettre d’autre mot que Dieu, il me dit simplement : « Rentre chez toi libéré ! »

Il avait parfois coutume d’expliquer à quelques privilégiés :

« Dieu est l’expérience qui survient lorsque la totalité de la psyché humaine se déploie. Et personne ne peut dire si c’est Dieu qui a créé l’homme ou bien si c’est l’homme qui a créé Dieu ! »

ou encore :

« Les électrons, les protons et les neutrons qui composent nos atomes dansent en permanence une petite danse. Et bien, le rythme de cette danse, c’est Dieu ! »

À celles et ceux qui demandent sincèrement : « Où trouver Dieu? »

Nous sommes donc désolés de devoir répondre : « Il n’y a qu’un endroit en ce bas monde où vous pouvez trouver Dieu : Dans le dictionnaire, à la lettre D ! »

Voici tout d’abord une définition du fait religieux qui a l’avantage d’être à la fois simple et immédiatement utile : être religieux, cela signifie être relié. Pour nous cela se traduit concrètement par « regarder vers l’Origine ».

« Amrit velaa sach naa-o, vadi-a-ee veechar
Karmee aavai kaparaa nadaree mukh duaar
Naanak ayavay jaaneeai sabh aapay sachiaar »

Gourou Nanak, Japji Sahib, 4th Pauri

Aux heures de l’aube, lorsque vous adressez vos prières à l’Infini et lui rendez grâce, vous vous connectez avec quelque chose au-delà de vous. Et Nanak nous a dit : « C’est la seule voie que je connaisse ». « Nanak ayavay jaaneeai sabh aapay sachiaar » « Dieu réalise toute chose » dit ce verset « mais la voie que je connais est cette voie ».

Si votre discipline spirituelle, quelle qu’elle soit, ne vous a pas octroyé cette faculté que les yogi nomment Anubhava et qui est celle de vous sentir spontanément face à l’infini dès que vous vous commencez de vous recueillir, la suite de ce texte ne vous sera pas directement utile.

Cependant, une des conclusions auxquelles nous ont conduit nos expériences est que, dans le domaine de la spiritualité, ce qui ne fonctionne pas pour vous de manière directe fonctionne de manière indirecte.

La libération spirituelle est l’objectif ultime autour duquel s’organise toute la vie d’un(e) Sikh. Elle s’obtient par la pratique de divers enseignements qui se transmettent au sein de la confrérie. Nous ne prétendons pas être les seuls à les détenir encore. Nous estimons même qu’aucun groupe humain particulier n’est ou n’a été fondé à revendiquer de tels enseignements comme sa propriété.

Selon notre compréhension, ces enseignements n’appartiennent qu’à celles et ceux qui les mettent en pratique. Ils nous donnent les moyens de nous hisser au sommet de nous-mêmes dans un apprentissage au quotidien et sont organisés en un Système qui se protège lui-même et que nous nommons le Jeu de l’Amour. Tous ses participants sont en effet liés par une chaîne d’Amour : on l’appelle la Chaîne d’Or. Plus stricte que la tradition orale et inaliénable, c’est une tradition silencieuse.

Il s’agit d’un sentier extrêmement ancien et d’un jeu dont les règles sont parfaitement connues. Il assigne à chacun d’entre Nous la tâche d’en amener un autre jusqu’à la lumière :

« Celui qui veut jouer le jeu de l’Amour
Qu’il place sa tête dans la paume de sa main et marche sur ma Voie
Si vous voulez placer vos pas sur ce sentier
Alors n’hésitez pas à donner votre tête »

Gourou Nanak

Nous reconnaissons l’humanité entière comme ne formant qu’une seule race et ne faisons donc aucune distinction de genre, de caste, de condition, nationalité, ni même de système de croyance. Mon guide spirituel ne m’a jamais demandé de « devenir » sikh pour me transmettre ce qu’il avait à me transmettre. Il m’a déclaré un jour :

« Ne te laisse pas appeler Juif si tu ne peux servir toute l’humanité, ne te laisse pas appeler Chrétien si tu ne peux aimer toute l’humanité et ne te laisse pas appeler Musulman si tu ne peux te montrer humble devant toute l’humanité. »

Mais si vous ne pouvez abandonner votre tête pour écouter votre cœur, choisissez un autre chemin.

L’unicité de l’humanité est un principe essentiel. Le premier enseignement délivré par Gourou Nanak après sa révélation, à une époque qui présentait bien des analogies avec la nôtre, fût : « Il n’y a pas d’hindous, il n’y a pas de musulmans. Il n’y a que des êtres humains »

Tous les êtres humains naissent avec le même équipement. Nous sommes traversés par des souffles, des flux d’énergie selon une terminologie contemporaine. Leur unisson constitue la vibration primordiale de l’être : le Verbe.

« À la cime de l’être résonne le Verbe. Le Verbe est consubstantiel à l’Esprit de l’infini. Le Verbe est l’Esprit de l’infini. »

Mais lorsque nous le transformons en mots, ces derniers sont différents. Hari est l’un des plus couramment employés par les Sikhs. Mais toutes les communautés de destin spirituel ont forgé leur terminologie propre.

À cause de cela, nous ne nous comprenons plus et nous pouvons même devenir ennemis.

Et c’est aussi pourquoi le terme de « libération spirituelle » peut paraître si étrange à certains.

Il s’agit pourtant tout à la fois d’un art et d’une science que l’humanité n’a jamais cessé de pratiquer.

Tous les hommes ont donc donné un ou des noms à cette force primale, Mais la Conscience Universelle de cet Esprit Universel possède un nom universel : Vérité. C’est pourquoi les Sikhs l’appellent également Sat et se la remémorent comme Sat Nam.

Beaucoup de gens, particulièrement les Occidentaux, n’arrivent pas de nos jours à appréhender spontanément la vraie nature de la recherche spirituelle. Ils considèrent que maîtriser intellectuellement les concepts énoncés dans les Écritures Saintes au sujet de la « vérité », c’est la connaissance spirituelle. Le plus tragique est qu’ils pensent sincèrement que c’est suffisant. Ils croient que la vérité dont il est question ici peut se comprendre au moyen de l’intellect. Or cette vérité n’est connaissance spirituelle que lorsqu’elle est devenue expérience personnelle.

Et tout ce qui, au cours de notre vie, peut nous guider vers elle, fait déjà partie de cette connaissance. Un maître spirituel, un Gourou, peut vous montrer la bonne voie. Mais il ne peut en aucun cas vous faire cadeau de cette vérité, car elle est son expérience à lui. Et vous, vous devez faire la vôtre.

Toutes les « religions majeures» et les grands penseurs à travers l’histoire ont reconnu la présence en chacun d’entre nous d’un « Soi » bien plus vaste; même si les corridors de ce Soi ne sont pas si aisés à franchir. Certains le nomment « Dieu », d’autres le décrivent comme « un Océan infini de félicité éternelle » et d’autres encore s’y réfèrent comme à une source de « créativité illimitée ». Dans les cercles du Yoga, on l’appelle souvent Atman. J’apprécie particulièrement de le définir comme « l’Esprit de l’Infini » car, par définition, l’Esprit de l’Infini ne saurait être étroit,

Tout individu se déplace par conséquent en permanence sur une orbite spirituelle. La spiritualité, être spirituel, ce n’est donc rien de plus que de sentir l’esprit en nous. Sur le long terme, c’est l’esprit en vous qui vous fait vaincre, qui vous donne le courage, qui vous donne l’endurance, qui vous donne l’intuition, l’amour-propre et la connaissance de soi.

Un être humain qui se lance dans la quête de sa libération spirituelle le fait parce qu’il a pris ou plutôt repris conscience d’être pareil à un poisson dans un lac qui pourrait nager en eaux plus profondes.

Dès lors, il peut être considéré comme un(e) Sikh du Gourou. Son plus grand ennemi devient l’égocentrisme, que nous nommons Haumai. Celui-ci se manifeste à travers les valeurs temporelles, les variations et combinaisons sans limites et sans fin de l’attachement, de la colère, de la concupiscence, de l’avidité et du matérialisme.

Tout cela forme un voile d’illusion maya, qui lui masque la profondeur du réel et le tire continuellement vers le bas, dans le Samsara, cycle des renaissances conditionnées par ses actions passées, son Karma.

Mais, en dehors de Maya, existent les valeurs naturelles de la création divine, auxquelles chacun et chacune peut s’accorder par une conduite juste.

Un des instruments utilisés par les Sikhs pour atteindre ce but est Kirt Karo, le labeur. Faire son devoir de père ou de mère de famille.
Mais de surcroît, ils accomplissent de manière désintéressée leur Seva, le service de l’humanité et du Sadh Sangat, la confrérie des Saint(e)s, la communauté spirituelle des Sikhs qui possède une influence mystique dans le Sikh Dharma, la Voie des Sikhs.
Le seva peut consister à préparer le repas au Gurdwara, le lieu de culte toujours flanqué d’un réfectoire, ou à coordonner la lutte pour le droit à la différence. Au tout début de cette histoire, je me suis pourtant un jour posé, au sortir de l’une de mes séances de méditation quotidienne, la question suivante : « Mais pourquoi la tâche de mener ce combat m’est-elle échue à moi qui ai déjà tant bataillé ? » Ce matin-là, du fond de ma conscience se leva une fois encore la petite voix que j’aime tant : « C’est ta récompense ! » me sembla-t-il saisir.
Il y a aussi Vand Chako qui consiste à aider ceux qui ont besoin d’aide et protéger ceux qui ont besoin de protection.
Ensuite, il y a Nam Japo, la vénération du Seigneur sans forme à l’aide de Simran, la répétition de mots qui aident à concentrer le mental sur la conscience la plus élevée.
Un privilège particulier caractérise enfin la demeure de notre Gourou : en son sein, le père comme la mère de famille doit se comporter à la fois comme un(e) saint(e) et comme un(e) soldat(e), des saints maîtres d’eux et des soldats qualifiés.

Si un(e) Sikh du Gourou maîtrise ce qui précède, il est ouvert au Prasad , la Grâce de Dieu, quel que soit le nom qu’on lui donne qui est décrit comme Sat, la vérité, Kal, au-delà de la mort, et par bien d’autres noms encore qui expriment l’indescriptible essence de la conscience suprême qui imbibe la création.

On ne peut la comprendre, mais on peut l’expérimenter comme une présence intérieure sous la forme du Shabd, le Verbe, du Nam, l’essence, et du Guru, ce qui donne la lumière. Cet état d’expérience du divin est appelé Samadhi, Sahaj, Liv ou encore Vismud , l’émerveillement et il confère Jiwan Mukta, la libération spirituelle de son vivant. Alors la réincarnation n’est plus nécessaire et l’âme demeure dans la présence de Dieu.

La méditation est une transe hypnotique auto-invoquée qui comporte plusieurs degrés et la méditation a un but. Il s’agit d’une pratique très subtile, précise et intelligente qui aboutit par-delà la confusion, l’agitation et les humeurs du mental à la conquête d’une âme éternelle et divine. Nous ne disons pas que le processus est aisé, nous disons que ses résultats sont fantastiques. La personnalité d’un(e) Sikh est très humble, tout à fait normale mais produit une extraordinaire élévation de la psyché. Nous appelons ce phénomène Cherdi Kala.

« Mais qu’est-ce que l’âme ? » rétorqueront certains. Tout le monde le sait ! C’est un animal qui ressemble à un petit cheval et qui a de grandes oreilles.

Une fois que vous avez eu votre expérience, il reste à adopter une discipline de vie afin de la renforcer et de la rafraîchir sur une cadence quotidienne.

L’objet de la religion et du Yoga, que vous pratiquiez l’une ou bien l’autre ou encore les deux, est de vivre consciemment. C’est de développer une personnalité telle que vous tombiez amoureux de votre conscience, de votre propre conscience et non de celle de quelqu’un d’autre. Cela, c’est vivre libre. Parce que vous ne vous déconnectez plus jamais de l’infini; ne pas sentir Sa présence c’est dès lors se sentir absent. À dater de cet instant, vous êtes placés sous le joug et votre voyage de retour débute.

Progressivement le méditant averti, dont le calibre intuitif est suffisant pour comprendre les instructions du Gourou, le Yogi, devient capable de pressentir l’attaque de la mort. À sa dernière heure, juste avant qu’elle ne le frappe, il libère une fois pour toutes son âme. Et, parce que c’était la volonté de Dieu depuis le début, il la fixe entre fini et infini.


Le jour et la nuit sont comme deux nourrices dans le giron desquelles se déroule le jeu de toute la création. Les bonnes et les mauvaises actions seront contées et comptées devant leur juge. Certains seront appelés et d’autres repoussés selon leurs actes. Ceux qui ont accompli le plus dur des labeurs en méditant à l’aide du Verbe divin en ont fini avec la souffrance. Ils partiront la face radieuse et beaucoup seront émancipés avec eux.

Puisse la paix prévaloir en l’homme. Puisse la paix prévaloir entre les hommes. Puisse la paix prévaloir entre l’homme et son environnement.


Kudrat Singh MÉNIR
3 rue du Pastur Wagner
75011 Paris
06 67 71 95 00

 
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